Perlimpinpinologie, humour et philosophie

Humour, littérature, science, poésie, philosophie... Petits textes de perlimpinpinologie, domaine d'étude imaginaire se trouvant à l'intersection de tas de choses. Auteur Michel DALMAZZO.

09 mars 2009

Ma mère

PC007Ma mère était professeur.
Elle enseignait le dessin (on dit aujourd'hui les arts plastiques) non seulement au lycée mais aussi en famille, dès que le hasard de ses réflexions lui en donnait l'occasion.
Et les occasions ne manquaient pas.
Un joli ciel bleu, un ciel joliment gris, une lumière étrange, un oiseau multicolore, une branche morte, une empreinte dans la boue, une forme inattendue, un objet bizarre, tout ou presque tout était, pour elle, une oeuvre d'art.

Un jour de printemps, nous nous promenions dans la campagne.
Elle s’arrêta, perdue dans ses pensées:
- Les gens passent à côté sans s'en apercevoir!  Parce qu'il n'y a pas d’étiquette !

Quiconque ne connaissant pas ma mère aurait posé des questions ; mon père et moi savions qu’il suffisait d’attendre :
- L’étiquette ! Avec l’explication pour comprendre et la flèche pour savoir où poser les yeux ! Et comme il n'y a ni manuel, ni cadre autour des nuages, ni socle sous les arbres, les gens ne s’arrêtent même pas ! A peine, en passant, un petit  « c’est beau ce paysage » !

Il nous manquait la conclusion pour que ce soit vraiment clair :
-  A croire que c'est difficile de regarder, pas de voir, de regarder !
Voilà, là c’était clair : regarder ! Le verbe magique de ma mère !
- Regarde, Michel !
Les impératifs habituels, mange, travaille, tiens-toi droit, lave toi les dents, va te coucher, ne fais pas de bêtise, venaient loin derrière. 

Il me suffisait d’ouvrir les oreilles pour regarder ce que j’avais à peine vu :
- du Véronèse, là sous les nuages
dans un  morceau de bois poli par le temps:
- une sculpture de Moore !
dans un champ illuminé par le soleil :
-  regarde, les mêmes reflets verts et or que ceux qui obsédaient Monet.
Je regardais.
Les foins me faisaient renifler, les moustiques me mangeaient les cuisses, j'avais froid aux pieds, mais j'étais ébloui par mon guide et le musée qu'elle me faisait découvrir.

Je me souviens d'une autre fois...Un souvenir qui me ramène à l’âge de mes treize ans et mon premier béguin, un béguin avec qui, chaque jeudi soir, je répétais mes gammes au conservatoire de piano.

Nous étions tous les trois, mes parents et moi, à table autour d'un lapin au cidre que mon père avait préparé (ou, plus exactement, que mon père et moi avions préparé car, ce jour-là, je l'avais aidé à faire la cuisine. J’y reviendrai une autre fois, car ce lapin en vaut la peine).

Ma mère évoquait mes progrès en solfège quand, subitement, elle changea de sujet:
- Michel, ce matin, j’ai vu ta copine de piano au Super Marché. Marie Charlotte, je crois. Tu vois qui je veux dire?

Croyez-moi, je voyais très bien! Elle remplissait mes rêves de garçon, particulièrement ceux qui empêchent de dormir.

- Et bien, avec ses cheveux roux et le foulard bleu qu'elle avait autour du cou, elle m’a fait penser à une toile de Renoir! Il faut que je te montre!

Sans attendre, maman partait dans les rayonnages de la bibliothèque pour dénicher une reproduction. Mon père levait les yeux au plafond en soupirant, m’adressait un clin d’oeil brillant de sous-entendus et replongeait la tête dans son assiette.
Deux minutes plus tard, notre professeur revenait, un sourire aux lèvres et un livre ouvert à la main.
- Voilà! Regarde ! Tu ne trouves pas qu'il y a plus qu'un petit air de ressemblance? Il ne faut pas croire que Renoir n'a peint que des femmes mures et potelées.
Je l'ai reconnue aussitôt. Ni mon père qui reprenait du lapin, ni ma mère qui continuait sur sa lancée, ne remarquaient les grands boums que faisait mon coeur. Cette toile de Renoir que me désignait ma mère, je la connaissais par coeur avant de l’avoir vue, d’un par coeur qui n’est pas celui qu’on utilise en classe.

- Ce jeu de couleurs, quelle merveille! L'impressionnisme, à cette époque, ...
Elle développait, pendant que, secrètement, je me souvenais de la douceur d'une joue que mes lèvres avaient timidement effleurée.

Au dessert, mon médecin de père apportait le complément d'informations nécessaire :
- Savez-vous qu'à la fin de sa vie, Renoir souffrait d'arthrose à un point tel qu'il était obligé de coincer les pinceaux entre ses doigts pour pouvoir peindre? L'arthrose, à cette époque,...

Et, à son tour, il développait :
-...cartilage... dégénérescence... J’ai quelques photos dans mon bureau... mais je ne vous les montrerai pas.
En tordant ses doigts pour évoquer l'horrible maladie, il faisait pire.

Je regardais avec amour ma mère et mon père, rayonnant, chacun dans son domaine, de la passion qui les habitait.
A cette époque, ma pensée n’hésitait pas longtemps entre l’image de ma jolie rousse au foulard bleu et celle des os déformés de l'artiste.
Aujourd'hui, certains jours de pessimisme, je me demande lequel, du beau ou du laid de ce monde, est le reflet de l’autre.

© M.DALMAZZO


Posté par MichelDalmazzo à 19:49 - Perlimpinpinologie. - Commentaires [5] - Permalien [#]
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Commentaires

    Ce texte me touche, parce qu'il évoque de "bons" parents, avec tendresse et admiration. Et il y a, pour moi, un je ne sais quoi de "célinien" dans la description de cette vie de famille. (J'apprécie beaucoup Céline, faut-il le préciser?)
    Posté par Danalyia, 10 avril 2009 à 00:21
  • Tu as quand même eu de la chance, Michel, d'avoir eu de tels parents.
    Figure-toi que je suis un véritable autiste en matière d'arts platiques : çà ne me parle pas. Mais pas du tout, sauf peut-être la Joconde et l'Angélus. Je n'ai jamais fréquenté. Aussi, le truc que j'adore, c'est d'entendre (ou lire) quelqu'un me commenter une oeuvre. Là, je commence à entrevoir....
    En revanche, j'ai beaucoup entendu de musique, et dans ma prochaine vie, je serai pianiste. Mon fils est pianiste. C'est ma revanche dans cette vie-ci !
    Posté par Zorba, 10 avril 2009 à 18:04
  • chacun sa place

    Selon le sociologue Philippe Peissel, les caractères féminins présentent quatre tendances :
    - les mères,
    - les amantes,
    - les guerrières,
    - les initiatrices.
    Les mères accordent par prédilection l'importance au fait de fonder une famille, d'avoir des enfants et de les élever.
    Les amantes aiment séduire et vivre de grandes histoires passionnelles.
    Les guerrières veulent conquérir des territoires de pouvoir, s'engagent pour des causes ou des enjeux politiques.
    Les initiatrices sont des femmes tournées vers l'art, la spiritualité ou la guérison. Elles sont d'excellentes muses, éducatrices, doctoresses. C'étaient jadis les vestales.
    Posté par monique heideric, 15 juillet 2009 à 18:52
  • j'aime ta mère !
    Posté par fomahault, 10 mai 2013 à 10:15
  • Ah, mes amis, pour vous dire la vraie vérité, il s'agit là d'une mère de roman! La mienne, la vraie, était bien plus merveilleuse que ça!
    Posté par MichelDalmazzo, 10 mai 2013 à 11:25

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