Perlimpinpinologie, humour et philosophie

Humour, littérature et philosophie. Petits textes relatifs à la perlimpinpinologie, domaine d'étude imaginaire se trouvant à l'intersection de la science et de la métaphysique. Auteur Michel DALMAZZO.

18 septembre 2010

Le PCC

profLe CFRPM [1] s’est intéressé aux Primo Contacts Critiques (ou PCC) dès 2001. Je ne suis pas peu fier de dire que, grâce à lui, la France a été à l’origine des principales découvertes faites dans ce domaine: en 2002, description des réactions perlimpinpiniques bivalentes; en 2003, identification des substances attracto-répulsives mises en jeu ; en 2005, synthèse des atomisades [2] positives dégagées lors des PCC d’attraction de forte amplitude.…
On voit que nous n’avons pas chômé.
Il nous reste encore beaucoup à découvrir avant de pouvoir espérer des applications pratiques mais d’ores et déjà ce n’est plus de la science fiction.

Quelques mots, peut-être, pour rappeler de quoi il s’agit.


Dans la plupart des cas, le premier contact que nous avons avec autrui est banal. Nous ne savons rien en dire sauf qu’il n’y a rien à dire. Le scientifique l’a baptisé PCB
[3], histoire de marquer son territoire, sans plus, et préfère se consacrer à l’étude de rencontres autrement plus intéressantes, celles où, dès le premier instant, nous sentons qu’il se passe quelque chose : une attirance ou une répulsion, forte comme une certitude, incontrôlée, irréfléchie, merveilleuse ou pénible, violente ou insidieuse, comme si, d’un coup d’un seul, nous avions perçu l’essentiel de la personne que nous rencontrons. Nous attribuons cette sensation à la puissance de notre inconscient et nous l’expliquons par un excédent ou une lacune en atomes crochus ….
Poésie, poésie…C’est ce phénomène que les scientifiques appellent prosaïquement le PCC, le primo-contact critique.

Je vais relater un incident personnel qui illustrera bien le phénomène. Quelques années ont passé et la principale personne qui pourrait s’offusquer de mes propos fait aujourd’hui partie de mes très bons amis…
Je resterai néanmoins discret sur certains détails, car nos travaux sont couverts par le « secret confidentiel défense».

*

Nous étions un certain vendredi de Juin. J’attendais désespérément une livraison de chimpanzés de laboratoire qu’on m’avait promise avant la fin du mois.
Je sais combien la condition animale est un sujet sensible. Autant que je m’en explique avant de continuer.
Le CFRPM n’effectue d’expérimentation animale que lorsque celle-ci est absolument inévitable. Depuis que j’en ai pris la direction, il a utilisé trois hirondelles, quelques coccinelles, deux albatros, une douzaine de singes, un raton laveur et un très grand nombre d’animaux monocellulaires du type microbe. A part ces derniers dont il serait malhonnête de cacher le nécessaire sacrifice
[4], je peux affirmer qu’aucun n’a souffert, n’est mort ou ne mourra du fait de la Science.
Nous utilisons le plus souvent des cobayes humains, volontaires bien sûr, que nous recrutons parmi nos étudiants, contre une petite indemnité financière qui les arrange bien. C’est dire combien nos expériences sont inoffensives.
Alors pourquoi ces chimpanzés ?
Tout simplement parce je devais être sûr que nos cobayes ne s’étaient jamais rencontrés avant le début de l’expérience !
Ce qui, on en conviendra, est le minimum pour une analyse sérieuse du primo-contact et impossible à garantir avec des étudiants !

J’avais donc commandé quelques unités de l’espèce la plus proche de l’homme et que, je l’avoue, un film de Tarzan de ma jeunesse m’avait rendue particulièrement sympathique : le chimpanzé (hominidé pan troglodytese).
C’est une de ces livraisons, rigoureusement planifiées auprès de fournisseurs distincts pour éviter toute rencontre accidentelle entre nos animaux cobayes, que j’attendais impatiemment ce vendredi. L’hypothèse d’un retard bouleversant mon calendrier me plongeait dans un état de nervosité qui s’ajoutant à la fatigue d’une longue période de travaux ininterrompus me rendait fébrile.

Le Président de l’Université avait invité la plupart des responsables de laboratoire à fêter sa légion d’honneur. Un secrétaire du cabinet de ministre était là. La presse scientifique également. J’avais échangé ma blouse blanche contre mon costume des grandes circonstances et un nœud papillon.
Discours, applaudissements, éclairs de flash, remerciements, banalités…nous en étions au buffet.
J’avais à portée de main quelques bouteilles et un plateau de petits fours. Perdu dans mes pensées, je caressais machinalement, dans la poche droite de ma veste, une petite boite qui renfermait tous mes espoirs du moment en matière de PPCP (poudre de premier contact critique).

femme Une voix aigue me fit grincer des oreilles :   
- Pardon, professeur, pourriez-vous, par hasard, me passer la bouteille de jus d’orange?
Je posai les yeux sur une petite femme dont le regard descendait jusqu’à moi et, pourtant, elle m’arrivait à l’épaule !
La bouche ouverte, le menton levé, de multiples rides et une main froissée attendaient avec morgue ma réaction.
Maintenant, avec le recul du temps, je peux choisir mes mots, mais à cet instant, je n’en n’aurais probablement pas fait une phrase : j’avais inconsciemment enregistré le personnage, la voix et l’attitude. Désagréables, voilà tout.

- Oui, dis-je, sans ouvrir la bouche en tendant la bouteille !
J’avais mis dans le mot une dose de sarcasme et un haussement d’épaules qu’il n’est pas capable de contenir.
Probablement la fébrilité dont j’ai parlée plus haut.
Et aussi le mot hasard qu’avait utilisé mon interlocutrice. Il avait plus grincé que les autres.
Je n’ai pu m’empêcher d’ajouter :
-
… le hasard n’y est pour rien !
Cette fois-ci, j’avais ouvert la bouche et, sans le vouloir, forcé sur le mot hasard en lui donnant un air de menton agacé.
- Allons, mon cher, allons, répondit-t-elle,
vous devriez savoir que tout est hasard !
Elle avait le ton, en plus aigu, de l’institutrice qui tend le bonnet d’âne.
A coup sûr, j’étais tombé sur une de ces intégristes de l’incertitude pour qui il n’est même pas sûr que ceci soit écrit.

Une voix barbue surgit de ma gauche
- Je suis d’accord avec le professeur, il n’y a pas de hasard !
Je n’avais pas dit ça, il n’avait pas été invité à la conversation, il n’y avait pas de conversation, mais il y a des gens qui aiment faire parler les autres.
La barbe ne fit pas peur à l’institutrice. Elle fonça droit dessus.
- Sachez, Monsieur, que si le hasard n’existait pas, tout évènement se déduirait de quelque chose, ce quelque chose aurait lui aussi sa cause, laquelle cause aurait la sienne… Bref… Tout, je dis bien tout, y compris…
Elle s’arrêta, chercha, fixa mon menton, et reprit
- … y compris ce nœud papillon ridicule, tout serait écrit depuis le début!
Elle bombait une poitrine plate et attendait, fière comme un silence de Mozart.

Deux paires de lunettes s’étaient retournées.
- Il n’y a pas de hasard, affirma la première, car tout événement a une cause ! Evidemment ! Même si on ne la connaît pas !
- Pas sûr, mon cher confrère... ,
dit la seconde, Hum… et puis rien ne prouve qu’une même cause produit toujours le même effet…. Hum…Pour en être sûr, il faudrait pouvoir la reproduire à l’identique. Remettre l’univers exactement comme avant. ..Hum...Et ça, comment voulez-vous faire?

Un frisé, probablement un illuminé, trouva le moment opportun pour intervenir :
- Le hasard est une tricherie, mes amis… mais le monde est une triste certitude !
Personne ne comprit ce qu’il voulait dire et personne n’osa le contredire.
Sa voix de prédicateur avait suffit pour attirer l’attention d’autres curieux, dont notre Président fraîchement décoré:
- Ah, ah ! lança-t-il en s’approchant avec autorité, la discussion a l’air intéressante par ici! Le hasard ! Rien que ça ! Je serais bien curieux de connaître la position du professeur DALMAZZO ? Je me demande quelle perlimpinpinerie il va nous inventer.
En comptant les quelques personnes qu’il avait entraînées avec lui, une bonne douzaine de curieux commençaient à m’entourer.
Un ricanement sur ma gauche. Un sourire sur ma droite. Même la presse était sur le coup :
- Que se passe-t-il ? demanda le photographe
- Chut ! répondirent les initiés.
Plusieurs hochements de têtes ajoutèrent au silence. Le suspens attira les derniers absents.
- Alors ? grinça l’institutrice… Alors ?

C’est à cet instant que je me suis vraiment rendu compte combien elle m’était antipathique !
Je reconnaissais en moi tous les signes du PPC négatif de forte intensité.
Les narines se dilatent, le pouls s’accélère, la langue colle, la respiration se fait sèche, un bras se crispe, une jambe tremble, les échanges gazeux des cellules épidermiques s’accélèrent, particulièrement au niveau du gros orteil, de l’aine et du pli des oreilles, l’intestin bouge, le taux de composés azotés augmente de façon significative dans les échanges synaptiques… passons.

Dans ces cas-là, les automatismes sont d’un grand secours. Je récitai de mémoire un passage de mon cours de perlimpinpinologie structurale :
- Le hasard et la certitude sont deux illusions de la perlimpinpinité. Voilà !

Les réactions ne se firent pas attendre :
- Qu’est-ce que c’est que cette histoire !
- J’y comprends rien !
- Encore un truc loufoque des pépères pinpins…

Une crispation de la paume me rappela le cure-dent que j’y avais bêtement laissé pour picorer dans l’assiette des petits fours. Pour cacher la douleur, j’ai plongé la main dans ma poche. J’ai senti une fine odeur qui s’en échappait. Je la connaissais bien. Ma nervosité avait ouvert la petite boite que j’avais emportée! Mais que pouvais-je faire ? Déjà, la vieille fille me relançait:
- Enfin, expliquez-vous, Professeur!
Je me suis rabattu sur l’exemple 2, chapitre III de mon polycopié :
- Le rouge est l’effet produit sur l’œil par une radiation lumineuse d’une certaine fréquence. Enlevez l’œil, il y aura toujours la radiation lumineuse, mais il n’y aura plus de rouge. Et bien le hasard c’est pareil. Sans nous pour y croire ou en douter, il n’existe pas.… Il est en nous, pas ailleurs… Ceci dit, à chaque fois que Matisse a utilisé du rouge dans ses tableaux, il ne l’a pas fait par hasard !

Silence.
- J’aime bien Matisse, dit le frisé
La vieille fille me regarda, une étincelle étrange dans les yeux.
D’un bond, elle s’approcha de moi, passa ses mains derrière mon cou, se dressa sur la pointe des pieds et me déposa un baiser sur la joue !
Des rires, des applaudissements et un éclair de flash.
J’ai failli m’évanouir.
- C’est joli ce que vous avez dit, Mister Pinpin, dit-t-elle en souriant.
- Bravo, Professeur, dit le barbu.
- Passez moi, la bouteille, cher ami...dit le Président.
Le frisé a marmonné quelque chose et tout le monde est passé à autre chose.

J’ai entré ma tête dans les épaules en notant que je devais absolument atténuer le composant actif de ma formule.

© M.DALMAZZO


[1] Le Centre Français de Recherche en Philosophie Moléculaire, dont l’auteur est le directeur depuis 1999.
[2] Une atomisade est un paquet d’atomes.
[3] Le PCB : le Primo Contact Banal
[4] Cf..Le jour


Posté par MichelDalmazzo à 11:26 - Perlimpinpinologie. - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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Commentaires

Hasard? vous avez dit!... Bizarre

J'ai beaucoup ri, beaucoup réfléchi et appris aussi! Bravo, Michel! *_*
PS. de qui sont les dessins?
Posté par Cécile D., 18 septembre 2010 à 13:49

La nécessité des hasards ...

J'ai ri aussi voire autant que Cécile ... mais j'ai dû m'y reprendre à plusieurs fois m'étant à demi étranglée au premier rabord !
J'ai tout appris, c'est sûr !
Le PCB, dans mon temps homérique, c'était pas ça !
Le CFRPM, je ne connais pourtant que ce sigle depuis toujours pour y avoir récupéré quelques microbes que vos poubelles n'avaient pas cru devoir garder au chaud ----->> ILS, ces bestiaux, m'ont servi à tester dans mon propre Institut (secret défense !) l'antibiotique sécrété par les cancrelats mal nourris (leur summum de production c'est quand ils ne décolèrent pas !)
Bref ... j'ai senti en vous lisant comme une probabilité d'association de nos bons procédés ...
Enfin ... si vous voulez (prévoir réunion au sommet pour en discuter !)

Nota Bene : il nous faudra vraisemblablement des cobayes humains totalement ignorants voire débiles profonds ------>> essayez donc de conserver en bon état votre institutrice piaillarde et votre frisé illuminé ! C'est si rare les bons cobayes de nos jours ...
Merci encore, Michel, pour l'enchantement de cette lecture )))
Posté par Simone Milhé, 18 septembre 2010 à 21:19

Bazar ? Vous avez dit bazar ?

Bienheureux ceux qui peuvent accéder à ce site pour y déguster certaines merveilles qui s'y trouvent.

Effectivement, il valait mieux attendre des chimpanzés pour cette expérience que des bonobos, ces derniers ayant une conception toute personnelle (mais touchante) de la meilleure façon de résoudre les conflits, fussent-ils générés par des PCC.

Merci pour ces quelques instants très agréables Michel et au plaisir de te lire.
Amitié
Thierry
Posté par Thierry, 19 septembre 2010 à 09:29

Rire!

Ah Cécile, tes rires me font plaisir!! Merci!! Je suîs aussi content de voir que le texte t'a appris quelque chose (je me demade bien quoi!!).. par contre je suis désolé de te dire que les dessins sont aussi de moi...
A bientôt..
Posté par MichelDALMAZZO, 19 septembre 2010 à 09:33
Simone, ton plaisir fait plaisir!! Mais tu ne me dis pas ce que voulais dire PCB pour toi???
Par ailleurs tu évoques une collaboration (scientifique) .. mais voilà une idée qui est bonne! Les bons procédés qui s'associent ne peuvent que faire de bonnes choses (postulat)! A suivre donc (ou à précéder)..
A bientôt
Posté par MichelDALMAZZO, 19 septembre 2010 à 09:41

Bonobos

Effectivement Thierry, le bonobo est difficile à suivre.. et pas seulement pour un scientifique.
Merci de ta lecture et de tes mots!
A bientôt Thierry, sur ton blog!
Posté par MichelDALMAZZO, 19 septembre 2010 à 09:51

PCB

Michel, dans les années 50 avant le XXIème siècle ... le PCB se limitait à Physique-Chimie-Biologie où souffraient mes copains qui n'étaient pas assez doués (!!!) pour fréquenter la Propédeutique-Lettres (1948-1966 )qui m'abrita une année durant dans les jardins anglais de la Fac. de Lettres lyonnaise d'alors !!!
On n'y enseignait guère mais qu'est-ce qu'on s'y amusait et pourtant on n'était même pas politisé (s)
... par contre, la guitare hawaïenne, ohlala ! ... et Marino Marini dans ses oeuvres complètes valait tout Dante Alighieri ))
Demande à tes parents ou à ceux de leur âge !!!

Non, non , ce n'est pas à une collaboration scientifique que je faisais allusion mais à une (voire plusieurs !) partie(s) de fou-rire avec du poil à gratter ou de la poudre à éternuer pour les "pince-nez" que tu côtoies dans tes réceptions afin de leur faire sauter le binocle !
Il existe aussi des sacs-à-rire pour les coincés du fondement )
Je reste persuadée que les expériences se valent toutes et qu'il n'est souvent point besoin de déranger les singes pour les pratiquer ... quand on a, comme c'est ton cas avec les réceptions Officielles ... tout ce qu'il faur sous la main !
Posté par Simone Milhé, 19 septembre 2010 à 21:52
Merci Michel... j'aime bp tes dessins, ils me font penser à ceux de Gaston Chaissac!
Posté par Cécile D., 21 septembre 2010 à 13:49
A tout hasard j'ai cliqué sur un lien pieusement conservé et ô miracle, la perlimpinpinologie est de retour. Quel plaisir de voir renaître ce merveilleux blog dont j'avais en son temps placé un article dans mes Trésors de Blogs.
Posté par Olivier de Vaux, 24 octobre 2010 à 12:40

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