Perlimpinpinologie, humour et philosophie

Humour, littérature, science, poésie, philosophie... Petits textes de perlimpinpinologie, domaine d'étude imaginaire se trouvant à l'intersection de tas de choses. Auteur Michel DALMAZZO.

25 juin 2015

Quelques centaines d'octets

 

temps

Cet instant qui a commencé avec le premier mot de ce texte, cet instant qui passe sur moi, autour de moi, dans moi, impassible, monotone, indifférent, ou cet instant d'il y a cinq minutes, déjà mort, inerte, ou ces instants d'hier, froids, et tous les autres, oubliés, chacun est unique, tous sont rares, ce sont des fragments de ma vie, ils sont comptés, ils sont tous importants, même s'ils n'ont pas tous la même importance. Un baiser, un rêve, un chagrin, un éblouissement, une peur, un rire, une main, une soie, une fumée, une vague, un cri, une liqueur, un bleu, une fleur... ils sont pleins de ma réalité et, pourtant, tous se vident d'un mot.
Ce que je mets dans celui-ci, là, maintenant, est simple. C'est l'exercice: le tenir, le garder. Je me concentre, je le guette, je l'analyse, je relève tout ce qui s'y passe.
Le plus vite possible, le plus précisément possible.
Je n'ai pas le temps de tout écrire.
Tant pis, je note ce que je peux, mes corrections, mes jambes croisées, le goût de ma salive, la fraîcheur de l'air, ma respiration, le mouvement de mes mains sur le clavier, le mouvement de mes yeux sur l'écran, le clignement de mes paupières, la caresse de ma langue sur mes lèvres, et même cet accent circonflexe oublié que je viens d'ajouter, ce mot, ajouter, que je regarde, ou celui-ci, qui par hasard arrête cette phrase pour la renvoyer à la ligne, et cette virgule, et ce point..
Il y a tant de gouttes dans cette pluie qui me noie. Il y a tant dans un instant. 
Mais ma mémoire s'en fout, elle gâche tout, elle ne simplifie pas, elle ne caricature pas, elle ignore tout! J'ai beau relire, réfléchir, chercher, c
es mots ne servent à rien. Quoi que j'aie pu dire de cet instant, tout ce que j'en retiendrai, une fraction de seconde après, est: j'écrivais.. Même cela, je n'en suis pas sûr! Aucune phrase n'aura ajouté un fragment véritable de cet instant à mon souvenir. A croire que rien ne se sera passé en moi, je me serais arrêté de vivre, d'ailleurs ai-je jamais vécu? Cet instant ne pesera jamais plus que les quelques centaines d'octets du texte, abstraits, fossiles, étrangers, qu'il en reste.

 

(c) M.DALMAZZO

 

Et.. ici ou là: chez l'éditeur, ou ailleurs...


 

Posté par MichelDalmazzo à 15:15 - Des nombres - Commentaires [4] - Permalien [#]
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Commentaires

    Vertige

    ...et puis, un instant a-t-il la même durée aux enfers de Perséphone que dans ton igloo au fond du jardin...? Et que dire de tous ces instants accumuloncés depuis 13,7 milliards d'années multipliés par de nombre d'êtres vivants passés, présents ou à venir...? Pffffouou... heureusement je ne suis pas de nature migraineuse. Te rends-tu compte, Michel, dans quels abîmes de perplexité tu vas plonger tes lecteurs avec le choix de pareils sujets ? Hein ?
    Je pense qu'au bac philo, tu aurais fait un malheur !
    A bientôt, chenapan.
    Posté par zorba, 25 juin 2015 à 18:45
  • Bac philo

    Tu as raison, Zorba, il y a de quoi avoir le vertige, car tous ces instants passés sont différents pour chacun des êtres vivants qui les a vécus! Une infinité, Il n'en reste rien, ni des uns ni des autres... Je ne parle pas bien sûr des correcteurs du bac philo qui pensent que tous ces moments vécus ne sont pas perdus: ils seraient méthodiquement rangés dans autant d'Univers qu'il y a de copies à corriger..
    Merci de ne pas craindre la migraine en te risquant ici.. A bientôt.
    Posté par MichelDalmazzo, 26 juin 2015 à 14:12
  • Tout est restitué

    Hmmm... Peut-être que le sentiment de n'avoir restitué que quelques bribes des mille choses survenues pendant cet instant n'est pas justifié. Trois points suffisent à définir un cercle de manière unique. Alors, peut-être qu'un nombre fini de mots suffit pour faire le tour d'un instant. Que penses-tu ?
    Posté par Aquilon, 02 juillet 2015 à 18:24
  • Un peu est restitué

    Ta remarque est juste, Aquilon. Je pense même que la mémoire fonctionne ainsi. Elle synthétise, elle résume, elle récupère ce qu'elle sait déjà.. D'un point de vue informatique, on peut dire qu'elle dispose d'un algorithme de compression imbattable mais terriblement redoutable!! Ainsi elle n'enregistre jamais deux images identiques, mais cherche et juge de l'intérêt d'en stocker les différences. C'est ce qui explique que nous ne nous voyons pas vieillir, ni vieillir nos enfants.. C'est aussi pourquoi le temps paraît passer d'autant plus vite que nous vieillissons (il y a de moins en moins d´éléments nouveaux à stocker, donc d,images dans le film).
    Bref, la mémoire est économe et utilitariste..
    Ce que nous reconstruisons n'est qu'une illusion de ce que nous vivons. Un instant n'est pas un cercle pour lequel il suffit de 3 points, sauf si on ne souhaite en garder que ce qui nous sert, mais un monde!
    En fait, si on la juge à ses résultats, la mémoire nous aide à survivre et oublier..
    C'est un point de vue personnel et peut être un peu sombre, j'en conviens.
    Merci pour ta lecture et ta remarque.. Je serai ravi de te retrouver.
    Posté par MichelDalmazzo, 02 juillet 2015 à 20:04

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