Perlimpinpinologie, humour et philosophie

Humour, littérature, science, poésie, philosophie... Petits textes de perlimpinpinologie, domaine d'étude imaginaire se trouvant à l'intersection de tas de choses. Auteur Michel DALMAZZO.

19 juillet 2015

126 marches

escalier

Quand l'ascenseur était en panne, il fallait monter 126 marches pour rejoindre notre appartement au neuvième étage. 
Je dis 126 mais je ne m'en souviens pas vraiment. 
Pourtant, je l'ai monté et descendu tant de fois cet escalier que j'ai forcement compté. C'est le genre de choses que j'ai toujours fait, pour jouer, pour patienter, pour me rassurer. 
Mais là, j'ai oublié. 
Alors, pour dire 126, j'ai réfléchi un peu. 

D'abord, le nombre de marches par étage était un nombre pair car l'escalier zigzaguait au rythme de deux segments égaux par étage: un zig tout droit jusqu'à un petit palier puis, après avoir fait demi-tour, un zag identique jusqu'à l'étage supérieur.
Ensuite, les appartements devaient faire 2m40 de plafond. Je n'ai jamais mesuré, mais c'est l'idée que je m'en fais. 
En prenant 20cm par marche (j'ai trouvé ça sur Internet), 2m40 représentent 12 marches par étage. Là-dessus, j'ai ajouté 2 marches pour compter l'épaisseur des dalles qui séparent les étages. Et voilà pourquoi, en comptant 14 marches par étage, j'ai trouvé 126 marches.

126, ça me dit quand même quelque chose mais ce n'est pas vraiment un souvenir.

Par contre, Je me souviens très bien du béton. C'est facile: le béton il y en avait partout. Je le reconnais à l'oreille. Les cages d'escalier résonnent comme des cavernes. Les ombres sont des cris.

Je me souviens aussi que le sol etait couvert de petits carreaux de 5cm de côté, beiges, tachetés de rouge, un rouge sombre comme du sang séché. 5cm environ, peut être 6 ou 7, mais pas plus. À moins que je confonde avec le carrelage d'un autre endroit. Peut-être la classe de physique-chimie au collège, celle qui a brulé, ou celui de la piscine. Je ne sais plus.

Les murs étaient revêtus d'un crépis granuleux, protégé par une peinture beige, épaisse comme une chair. Ça, j'en suis sûr. Parfois, les jours où je me sentais fort, j'y frottais mes doigts en passant, ça me faisait frémir, et je me sentais encore plus fort.

Je me souviens aussi de la rampe, en acier noir et froid, arrondie aux extrémités, portée par une grille épaisse comme une cage.

Je revois aussi la lucarne sur chaque palier et les plafonniers électriques aux lampes éclatées.

Voilà c'est tout.

Je ne sais rien de plus, il faudrait que je fouille dans ma mémoire mais je ne veux pas essayer; maintenant, les escaliers me font peur.

 (c) M.DALMAZZO


 



07 juillet 2015

Connais-toi toi-même

 

MA011a

Bien sûr, vous connaissez cette citation: "connais-toi toi-même".
Elle est de Socrate, un barbu d'il y a deux-mille-cinq-cents ans que l'on considère comme l'inventeur de la philosophie.
À l'origine, la phrase était gravée sur le seuil du Temple de Delphes (là où la Pythie - la Madame-Soleil de l'époque - avait installé son cabinet de consultation) mais, les droits d'auteur n'étant pas ce qu'ils sont aujourd'hui, Socrate l'a ouvertement plagiée.
Et bien, si vous voulez mon avis, il aurait mieux fait de penser à autre chose!

Car enfin, si se connaitre soi-même est la voie royale qui conduit à la sagesse, on peut en déduire que la connaissance d'autrui est un sentier touristique!
C'est ce que des générations de penseurs (à part quelques utopistes) n'ont pas manqué de répéter. Chacun à sa façon. Je n'en citerai qu'un: Sartre (Jean-Paul). Il a remporté le pompon avec cette ânerie-culte "l'enfer, c'est les autres".
En d'autres termes, c'est en restant chez soi qu'on trouve le paradis!
Comment s'étonner que, de nos jours, tous ceux qui parlent de leur nombril se disent philosophes (et vice-versa)?

Pourtant Socrate n'était pas un imbécile.  Il a dû bien réfléchir pour choisir la devise de sa nouvelle discipline. Certes, il n'avait pas l'embarras du choix (les dictionnaires de citation sont apparus bien plus tard) mais il avait le choix. Par exemple, il ne pouvait ignorer cette belle pensée sumérienne écrite plus de mille ans avant lui: "une jarre d'huile vaut six moutons".
Malgré l'absence de moyens de communications dignes de ce nom, mille ans étaient plus que suffisants pour transmettre de la Mésopotamie à Athènes un texto de cette qualité.
Les nombreuses questions posées (*) auraient donné aux philosophes de tous les temps de quoi moudre un grain autrement plus prometteur que la connaissance de soi.
Un homme de la trempe de Socrate y a forcément songé.
Alors, pourquoi?
Pourquoi?

On est réduit aux hypothèses.
Il faut savoir que la Pythie était une star à l'époque. Y faire référence assurait une grande crédibilité à qui voulait se faire entendre. Un jeune intellectuel (même un vieux) ne pouvait qu'y être sensible.
Autre possibilité. Malgré le faible nombre d'humains qui peuplaient alors la planète, il y avait des étrangers, et donc des xénophobes. Socrate a peut-être été contraint de leur faire quelques concessions. 
Une autre hypothèse évoque la beauté de la devineresse, son charme était connu de tout le monde antique, de sorte qu'une relation secrète avec le barbu n'est pas à écarter...
On se perd en conjectures.

En attendant, personne ne peut nier la légèreté originelle de nos écoles de pensée.

(c) M.DALMAZZO

(*) La beauté de la poterie est-elle nécessaire à la saveur de l'huile?  La jarre est-elle consignée? Quid de la date limite de fraîcheur? Quid de l'âge du mouton? Qu'est-ce que l'essence de l'huile ? Précède-t-elle l'existence du mouton? Qu'est-ce qu'un mouton?... 


 

 

 


25 juin 2015

Quelques centaines d'octets

 

temps

Cet instant qui a commencé avec le premier mot de ce texte, cet instant qui passe sur moi, autour de moi, dans moi, impassible, monotone, indifférent, ou cet instant d'il y a cinq minutes, déjà mort, inerte, ou ces instants d'hier, froids, et tous les autres, oubliés, chacun est unique, tous sont rares, ce sont des fragments de ma vie, ils sont comptés, ils sont tous importants, même s'ils n'ont pas tous la même importance. Un baiser, un rêve, un chagrin, un éblouissement, une peur, un rire, une main, une soie, une fumée, une vague, un cri, une liqueur, un bleu, une fleur... ils sont pleins de ma réalité et, pourtant, tous se vident d'un mot.
Ce que je mets dans celui-ci, là, maintenant, est simple. C'est l'exercice: le tenir, le garder. Je me concentre, je le guette, je l'analyse, je relève tout ce qui s'y passe.
Le plus vite possible, le plus précisément possible.
Je n'ai pas le temps de tout écrire.
Tant pis, je note ce que je peux, mes corrections, mes jambes croisées, le goût de ma salive, la fraîcheur de l'air, ma respiration, le mouvement de mes mains sur le clavier, le mouvement de mes yeux sur l'écran, le clignement de mes paupières, la caresse de ma langue sur mes lèvres, et même cet accent circonflexe oublié que je viens d'ajouter, ce mot, ajouter, que je regarde, ou celui-ci, qui par hasard arrête cette phrase pour la renvoyer à la ligne, et cette virgule, et ce point..
Il y a tant de gouttes dans cette pluie qui me noie. Il y a tant dans un instant. 
Mais ma mémoire s'en fout, elle gâche tout, elle ne simplifie pas, elle ne caricature pas, elle ignore tout! J'ai beau relire, réfléchir, chercher, c
es mots ne servent à rien. Quoi que j'aie pu dire de cet instant, tout ce que j'en retiendrai, une fraction de seconde après, est: j'écrivais.. Même celà, je n'en suis pas sûr! Aucune phrase n'aura ajouté un fragment véritable de cet instant à mon souvenir. A croire que rien ne se sera passé en moi, je me serais arrêté de vivre, d'ailleurs ai-je jamais vécu? Cet instant ne pesera jamais plus que les quelques centaines d'octets du texte, abstraits, fossiles, étrangers, qu'il en reste.

 

(c) M.DALMAZZO

 

Et.. ici ou là: chez l'éditeur, ou ailleurs...