Perlimpinpinologie, humour et philosophie

Humour, littérature et philosophie. Petits textes relatifs à la perlimpinpinologie, domaine d'étude imaginaire se trouvant à l'intersection de la science et de la métaphysique. Auteur Michel DALMAZZO.

20 août 2009

Bienvenue en Humour et ...

Vous trouverez ici des petits textes relatifs à la perlimpinpinologie!

Perlimpinpinologie_01Si cette discipline est imaginaire, elle n'est pas loufoque!
Loin de là!
Alors de quoi s'agit-il ?

La perlimpinpinologie se trouve à l'intersection de la science, de la métaphysique, de la poésie,... Elle soulève des questions comme la science, l'art, la mort, l'origine du monde, la physique, la biologie, l'identité, ... mais toujours avec le sourire.
La lecture doit distraire pour permettre la réflexion. C'est le parti pris de l'auteur.
Si ça ne marche pas, dites le lui!

Le blog se présente comme le carnet de notes du savant fondateur de la discipline. Chaque texte peut être lu indépendamment, mais, au fil de la lecture, on découvrira une réelle unité dans l'ensemble...

Bonne lecture, bonne réflexion, bon amusement.

Michel DALMAZZO


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Souvenirs, regrets et remords

perlimpinpinologie_26Que sont nos souvenirs? Que sont nos regrets, nos remords?
Aujourd’hui, le microprocesseur est partout, alors tout s’explique par l’informatique.
Le cerveau comme le reste : un super ordinateur, au cœur de tout, contrôlant tout. Il analyse, interprète, modifie, simplifie, signifie le monde, le crée et le recrée à son image, pour mieux le stocker dans ses entrepôts fabuleux, formidables, quasi-divins, la mémoire, cet incroyable don fait par la nature à l’espèce humaine ! C’est là que tout se passe ! C’est là que tout est organisé. Y est classé, répertorié, indexé, tout ce qui pourrait être nécessaire, utile, souhaitable, et même superflu, à la vie, à la survie, aux envies de notre personne et de celles de nos congénères ! Ça s’appelle le passé, la connaissance, l’expérience, et même si la circuiterie a plus ou moins bien retranscrit les données qu’elle avait à traiter, même s’il y a ici ou là quelques fautes d’orthographe, même si le support est le plus souvent criblé d’anomalies, malgré tout, le produit est efficace, éprouvé, unique. Le cerveau stocke, le cerveau sait, le cerveau agit. Il nous permet de faire de notre mieux, de mieux en mieux, de plus en plus, pour tout à l’heure, pour demain, pour l’année prochaine, pour quand on sera vieux, pour nos enfants, pour nos aimés, pour nos amis, pour nos ennemis, sans oublier le présent ! Car il s’occupe aussi du tout-de suite ! C’est lui qui fait le nécessaire pour faire marcher la machine, la préserver, l’entretenir, la chauffer, la refroidir, la reproduire : c’est lui qui pousse les boutons, qui tire les manettes, qui pilote la multitude des substances du corps, le sucré pour les muscles, le salé pour la peine, le vinaigre pour les remords, le moisi pour la honte, le doux-amer pour les regrets, le que-sais-je pour les chagrins, sans parler des variantes, des inventions, des fantaisies. L’algorithme peut innover, multiplier les substances, les mélanges, les liqueurs, des arômes, le tout sur mesure, selon le cas, selon la personne, la situation, l’impression à rendre, le cauchemar à oublier, le souvenir à embellir, le motif de joie ou de tristesse qui peut, qui doit, dont on veut, dont on peut ou dont on doit décorer sa vie…
Jolie poésie des temps modernes!
Combien amusante et pittoresque !
La découverte de la perlimpinpinité est en train de bouleverser tout ça, évidemment !
Ce sera long.
Il a fallu du temps avant que l’on accepte la place ridicule qui est celle de notre planète, il en faudra au moins autant pour donner au cerveau ses justes dimensions : quelques centimètres cubes de compromis, d’erreurs et d’approximations.

*

Je me souviens d’une émission de télévision des années 94-95, Science pour tous ou quelque chose comme ça. Une fois par mois, elle traitait gentiment des progrès de la science. Le premier numéro avait porté sur la conquête spatiale, le second avait survolé les espoirs de l’électronique. Le troisième avait pour thème le Cerveau. Tout simplement. L’émission était découpée en deux parties : l’intelligence et la mémoire, chacune illustrée par un petit documentaire et suivie par un mini-débat.
Pour celui portant sur la mémoire, le réalisateur avait réuni le plateau un neuropsychiatre, le professeur F. et un perlimpinpinologue, …moi-même. Je devais mon invitation aux avancées récentes de la perlimpinpinologie : les dernières substances expérimentées par le C.F.R.P.M.(*) avaient fait grand bruit dans la presse spécialisée.

Le journaliste animateur du débat, jeune, sérieux, dynamique, avait rondement lancé la discussion:
- Messieurs… saura-t-on bientôt ce qu’est la mémoire ?
Il avait donné la parole au :
- Professeur F...
Le spécialiste en neurones lissa sa moustache, ajusta ses lunettes, se racla la gorge et démarra en tirant son énorme savoir à bout de bras:
- C’est complexe, vous vous en doutez… mais sur le principe, nous savons déjà l’essentiel ! Je vais essayer de vous l’expliquer de la façon la plus claire possible…Voilà ! La mémoire est la capacité de certaines organismes vivants d’enregistrer des stimuli – visuels, auditifs, sensitifs, cognitifs, etc. et de les coder, de les trier et de les organiser selon différents critères, pour les stocker dans ce que les savants appellent la matière mémorielle, plus précisément dans des compartiments biologiques spécialisés, les neurones, des sortes de pistes magnétiques si vous voulez, pour mieux les restituer par la suite quand cela sera nécessaire.
Joli jus d’ignorance. Il concluait:
- Je crois que là dessus tout le monde est d’accord ? N’est-ce pas, mon cher confrère ?
Il s’adressait à moi avec la bienveillance de ceux qui habitent le dernier étage.
Le journaliste opina, respectueux, et me regarda avec insistance pour me donner la parole. Il s’attendait à ce que je salue admirativement l’intelligence simple et compréhensible de mon confrère, Une petite lumière rouge sur la caméra qui me fixait s’était allumée. Le technicien, derrière, me fit un signe du doigt. Go ! Je devais répondre. Je répondis :
- Non, non ! Ce n’est pas le point de vue des perlimpinpinologues ! La mémoire est un phénomène beaucoup plus rudimentaire, même très banal! Toutes les cellules vivantes en sont capables, quelles qu’elles soient. Je pense d'ailleurs que c’est une propriété qui appartient à toutes les choses ! Y compris la matière inanimée !
J’ai vu la mâchoire du journaliste tomber dans sa main. Les yeux de mon contradicteur  sont montés au ciel et sa moustache a frémi. Sa pomme d’Adam trépignait, tant il avait à dire. Il ne se fit pas prier :
- Non mais quelle idiotie ! Avez-vous déjà entendu une idiotie pareille ? Prenez un animal unicellulaire, composé d’une seule cellule! Un microbe, quoi ! Comment voulez vous qu’il ait une mémoire ! Il la mettrait où ? Et je ne parle pas de la mémoire d’un caillou ! Là on nage dans la loufoquerie !
En parlant, il agitait ses deux bras comme une nonne scandalisée.
Le caméraman qui le cadrait souriait en coin. Il semblait m’avoir pris pour un doux dingue. En arrière, dans la pénombre du studio, il y avait une jeune fille, toute frisée, avec un bloc dans la main et des gros écouteurs sur les oreilles. Probablement une stagiaire ou je ne sais quelle assistante. Je l’ai vue me sourire en bougeant le menton. Elle m’encourageait et j’ai foncé tout droit:
- Il n’y a aucune énormité là dedans ! Sachez qu’il ne faut pas grand-chose pour stocker un souvenir !
- Ah? Nous sommes vraiment dans le n’importe quoi !
Les yeux du journaliste n’avaient pas eu le temps de faire l’aller-retour
Ma petite supportrice me suivait. J’inspirai un grand coup et repris :
- Je vais vous donner un exemple. ! Vous vous faites sous le pied une piqûre de rien du tout dans un coin d'un morceau de cellule, une microcoupure dont vous ne vous êtes même pas rendus compte, et, voilà, vous avez un souvenir ! Et des souvenirs comme ça, il y en a plein votre chaussure! En vrac, comme ils viennent ! Et pourtant, on pourrait croire qu’ils sont rangés : les piqûres de moustique au dessus, la corne en dessous....
J’étais assez fier de moi en concluant :
- Bien sûr, le cerveau est une des meilleures cires que l’évolution ait inventée pour stocker nos petites affaires, mais le principe est le même!
J’ai attendu une petite seconde. Personne ne bougeait. J’avais l’impression de venir d’une autre planète. J’ai essayé autre chose:
- Un souvenir n’a pas besoin de monter dans une tête pour être un souvenir! La mémoire, ce n'est pas le fait de pouvoir expliquer nos bobos! Du genre, "cette piqure qui me fait mal au pied,  je me la suis faite ce week-end en marchant pieds nus dans le jardin». Ça, je vous l'accorde, ce n'est pas donné à tout le monde! Mais ce blabla, ce n'est pas de la mémoire, c'est de la littérature!  Alors, les microbes vous pouvez être sûr qu'ils ont de la mémoire. A l’échelle de ce qu’ils sont, naturellement!
Aucune réaction, aucun semblant de compréhension, le ah-bon de certains de mes élèves le lundi matin, alors j’ai déraillé :
- Non vraiment, la vision de Monsieur est complètement dépassée !
Ma stagiaire faisait bravo, bravo avec les paupières. Mon caméraman réprimait une franche rigolade. En vrai professionnel, le journaliste avait gardé son calme:
- Professeur F.., que pensez-vous de cette théorie ?
Mon intervention avait eu du mal à passer :
- La Perpinlim.. la perlimlin..., la perlinnininin..
Le technicien était à deux doigts de se rouler par terre
- Bref, ce monsieur joue avec les mots. C’est n’importe quoi ! Pour lui, une trace sur un tableau est une preuve de la mémoire du tableau! Revenons sur terre ! La mémoire est une affaire de protéines et d’acides aminés, surtout les acides alpha-linoléniques, car voyez-vous la choltine, la tryptophane et la tyrosine ...
Le journaliste, repérant aussitôt le chewing-gum qui allait engluer le débat, leva une main pour arrêter la démonstration et prit la parole :
- Je vous en prie, je vous en prie, Tout cela est passionnant mais je crains que nous n’entrions dans un domaine trop pointu pour la plupart de nos téléspectateurs. De toute façon, je ne crois pas que nous réussirons à vous mettre d’accord. C’est pourquoi, je vous propose d’évoquer quelques applications concrètes. C’est surtout cela qui intéresse ceux qui nous regardent…
Il retourna une fiche cartonnée. A le voir onduler sur son fauteuil, on sentait qu’il y avait trouvé une question amusante:
- Par exemple, pourra-t-on un jour effacer un mauvais souvenir ?
Et il repassa habilement la main au professeur F. qui était encore chaud.
- Professeur F…, votre avis ?
Celui-ci embraya aussitôt
- Ah, ah, ah ! C’est plus que probable ! Evidemment, on pourra ! D’ailleurs, on le fait déjà ! Il suffit d’introduire une micropipette au bon endroit, on suce et on jette. Et voilà !  Le plus dur, et c’est là qu’on a encore beaucoup de progrès à faire, le plus dur est de savoir où est stocké le mauvais souvenir, là où il commence et là où il finit… comme sur une disquette, si vous voulez... vous savez ces objets ronds qu’on met dans les ordinateurs aujourd’hui!
L’image faisait mouche même si aucun informaticien n’aurait su se servir d’une micropipette sur son ordinateur personnel.
L’animateur n’était pas peu fier d’avoir réorienté le débat aussi habilement. Il se retourna vers moi :
- Et vous, Professeur, qu’en pensez-vous ?
- Mais non ! Mais non ! Un souvenir n’est pas stocké proprement dans un endroit précis et bien délimité, il est mélangé à beaucoup d’autres, il y en a dedans, il y en a dessous et dessus et ailleurs. Les marques sont partout, le corps en a sa part, le monde aussi ! C’est loin d’être simple !
- Et voilà c’est reparti ! Encore du n’importe quoi !
- D’ailleurs, les dernières recherches du CFRPM l’ont prouvé !
Qu’avais-je dit !
- Pouvez-vous nous expliquer, Professeur… Le journaliste était curieux, mais prudent. En quelques mots, très simplement, s’il vous plait ?
Je ne pouvais plus reculer :
- Je peux vous citer le cas d’un patient qui s’en voulait beaucoup, étant jeune, d’avoir noyé un chat, heu..pour comprendre la mort,  disait-il ! Eh bien, nous nous sommes aperçus que toute tentative d’atténuation de ce souvenir se transformait en angoisse ! Pensez : un remords laissé à lui même! Nous avons aussitôt agi dans l’autre sens, et là, nous avons réveillé des souvenirs heureux, des baisers, des caresses, des rires... qui, aussi étonnant que cela puisse paraître, sont devenus pénibles ! Le souvenir d’un bonheur passé, parce qu’il est passé, peut-être une chose triste. Bref, tout a raté ! Vous voyez que ce n’est pas facile !
Le neuropsychiatre avait vu la faille ! Il trépignait sur son fauteuil en parlant:
- Ah ! Justement ! Comment pouvez-vous être sûr de vous ? Vous dites vous-mêmes que vos expériences ont raté ! Quel manque de professionnalisme ! Vous voyez bien que nous sommes dans le n’importe-quoi !
Je bégayais. Il avait touché juste. Je crois que j’ai baissé la tête en disant :
- Nous somme sûrs de nos résultats !
- Aucune preuve ! C’est vraiment n’importe quoi !

Le débat a tourné court. Je me rappelle que nous sommes salués froidement.  Je me rappelle le sourire de consolation que ma petite stagiaire m’a adressé en me serrant la main.

*

Le soir, en repensant à tout cela, je n’en menais pas large. Comment aurais-je pu dire mes certitudes ? Comment prouver que j’étais sûr de mes expériences sans avouer que j’en avais été le cobaye?
Ce chat dont j’avais parlé pendant l‘émission, ce chat dont je ne savais même plus la couleur, comment expliquer qu’avant mes expériences, jamais je ne l’aurais cru capable de me réveiller de nouveau?
Et ce souvenir heureux, aujourd’hui encore plus fort, plus clair, plus doux que s’il me venait d’hier. Comment dire qu’il est, aujourd'hui encore, à la source du regret qui me serre le plus le cœur : celui de ne pas avoir assez dit à mes parents combien je les aimais fort?

© M.DALMAZZO

(*) Le CFRPM est le Centre Français de Recherche en Philosophie Moléculaire.


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