Perlimpinpinologie, humour et philosophie

Humour, littérature, science, poésie, philosophie... Petits textes de perlimpinpinologie, domaine d'étude imaginaire se trouvant à l'intersection de tas de choses. Auteur Michel DALMAZZO.

27 mai 2014

25 000 adresses par jour

Si on en croit l' Almanach du commerce de Monsieur Bottin (celui-là même qui a fait fortune avec le téléphone), il y avait en 1837, à Paris, sept écrivains publics ou entreprises d'écriture (cf nb1).

On se doute que cette sorte d'écriture n'était pas celle d'aujourd'hui, c'est à dire le service - simple mais irremplaçable - que de bonnes personnes rendent aux analphabètes, aux étrangers, aux manchots ou aux aveugles (voire aux riches glandeurs). Pour le demi-million d'âmes que comptait Paris à cette époque, dont une moitié seulement savait lire et écrire, ce nombre serait ridiculement faible.
Evidemment, les sept professionnels de l'écriture publique qui s'étaient inscrits dans le bottin sous cette appellation n'étaient pas de vulgaires scribouilleurs de formulaires.

A titre d'exemple, voici ce que M. Fayet Forcade, situé au 20 passage Choiseul, proposait : « écritures, rédactions, traductions, travaux de luxe à la plume, dessins, plans et tracés, généalogies, écriture et blason, pièces de théâtre, manuscrits, brevets d'invention, etc.. »
On voit le genre.
Ses six confrères relevaient de la même catégorie: les porte-plume de qualité.

Sauf un, ou plutôt une!
Une, car c'est une femme qui faisait l'exception: Melle Eugénie Targny.

 

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Elle exerçait au 20 rue des deux écus, en se présentant ainsi "entreprend adresses à la mains pour fonctionnaires publics, commerçants en tout genre de la France et de l’étranger ;"
Bref, le genre d'écrivain qui sait ce qu'il doit faire pour avoir le maximum de lecteurs: le routage publicitaire.

Elle ajoutait : "25 000 adresses peuvent être livrées chaque jour".

Bigre, 25 000 adresses par jour !

Donnons-lui dans la journée 8 heures pour manger un morceau, boire un coup, faire un petit pipi, voire plus, reposer le poignet et le reste...(8 heures pour reconstruire sa force de travail, c'est ce que notre XXIème siècle néolibéral considère comme un idéal à retrouver pour prendre sa place dans le machin mondialisé de demain).

Ça fait 25 000 adresses à écrire en 16 heures!  26 adresses à la minute!

Je sais bien qu'en ce temps-là, on n'avait pas besoin de spécifier le code postal, le nom du bureau distributeur, le nom de la zone industrielle, ou le numéro du bâtiment. Mais la ligne destinataire était souvent compliquée par les distinctions, titres, médailles, diplômes, et autres enluminures qu'il ne fallait pas ignorer de peur de passer pour un républicain. 
De plus, le stylo (plume ou bille) n'existait pas encore. Il fallait lever le coude et plonger sa plume dans l'encrier tous les 1,10 mètres linaires d’écriture (approximativement). Sans oublier de passer le tampon buvard pour éviter de faire des saletés.

Essayez... Entreprendre plus de 4 adresses à la minute est un maximum!

Melle Eugénie avait donc une facilité d'écriture hors du commun ou, hypothèse plus vraisemblable, employait un grand nombre de redacteurs auxiliaires (appelés également nègres dans certaines grandes maisons), ce qui ajouterait à ses mérites celui de femme d'affaires.

Qu'on songe à une autre grande professionnelle de l'époque, Amandine Aurore Lucie Dupin, patronne de la célèbre entreprise Georges Sand, et on devra admettre que les femmes de lettres de cette époque étaient de sacrés gaillards.

 

© M.DALMAZZO

  PS:

-Eugénie Targny a exercé son activité avec durée et succès: M.Serais indique dans l'annuaire de 1843 qu'il a repris son activité, et se croit obligé de le rappeller les années suivantes (cf nb2)
-Le stylo plume n'a été inventé qu'en 1887 et le stylo bic en 1902.

nb1:http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6290660h
nb2:http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6393838j

 

 

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25 mai 2014

Une leçon d'histoire

Savez-vous que du 1er Mai au 31 Octobre 1873, se tint à Vienne, en Autriche, une exposition Universelle?

La France récolta environ 3000 récompenses, diplômes, médailles et distinctions en tous genres, alors que l'Autriche en reçut plus du double (sans parler de la Hongrie qui se trouvait en 1873 dans le giron autrichien) ! De son côté, l'Allemagne n'avait pas à rougir de sa prestation, équivalant à peu de choses près à celle de l'Autriche.

Nous étions troisièmes au classement des médailles, derrière nos cousins germains !

 

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Je n'étais pas particulièment bon au lycée, en tout cas ni plus ni moins que la moitié des autres, mais le prof d'histoire avait su marquer mon imagination quand il avait parlé de cette époque. 
Je le revois encore nous expliquer, les larmes et les armes au cœur, qu'en Mars 1871 les armées prussiennes avaient défilé sur les Champs-Elysées et que, peu après, pendant la semaine sanglante (fin Mai) près de 25000 parisiens avaient été massacrés par les Versaillais !

Deux ans après ces douloureux événements la France a donc participé à une foire internationale!

Cela mérite d'en savoir plus.

J'ai recherché un domaine où la France a toujours brillé de mille feux : celui des vins et spiritueux, et je me suis plongé dans le rapport correspondant (cf nb1).

On y apprend que 14700 échantillons, venus du monde entier, étaient soumis à l'appréciation du jury, lequel eut besoin de 45 jours pour parfaire la dégustation. Ce qui, soit dit en passant, fait un rythme de 326 godets, même peu remplis, à écluser par jour. Le rapporteur, précise que ce pénible travail eut lieu entre le 16 Juin et la fin Juillet, c'est à dire au moment de la plus forte chaleur.
Heureusement.

Venons-en aux faits.

Je passe sur les considérations climatiques de 1872 qui, s'ajoutant aux terribles épisodes dont j'ai parlé plus haut, avaient pénalisé la production vinicole française.

Je passe plus difficilement sur le scandale des vins d'Alsace-Lorraine qui, depuis la défaite de 70, étaient devenus allemands. Et ces derniers ne s'en étaient pas privés!

Je ne passe pas sur l'organisation scandaleuse particulièrement défavorable à nos productions: les vins autrichiens et allemands étaient stockés dans des caves climatisées, alors que les nôtres étaient entreposés dans l'enceinte de l'exposition !

J'en viens aux résultats : la France obtint 264 récompenses, tandis que l'Autriche en ramassa 306 et l'Allemagne 261!

Dans ce domaine, l'écart était moindre que dans d'autres, et c'est bien normal, mais nous n'étions que seconds, quasiment ex aequo avec les boches !

Il faut boire le vin jusqu'à la lie et consulter le règlement de l'exposition (cf nb2).

On y découvrira que, dans chaque section (les vins et spiritueux constituaient une section), le nombre de membres du jury de chaque pays était proportionnel à son nombre d'exposants (425 pour la France et 580 pour l'Autriche), et que le président et les deux vice-présidents avaient été nommés par son Altesse Impériale (d'Autriche), par ailleurs Président de l'exposition.
Inutile de faire un dessin, on aura compris : magouilles et compagnie !

Apparut, et se développa, dans notre pays un terrible sentiment d'injustice qui, s'ajoutant au ressentiment atavique de nos aïeux envers les boissons teutonnes, fit naître un besoin de revanche irrépressible.

Question vins et spiritueux, il ne faut pas chatouiller l'honneur français: l'apocalypse de 14-18 était inévitable.

 

nb1:http://cnum.cnam.fr/CGI/fpage.cgi?8XAE186.2/63/100/460/0/0
nb2:http://cnum.cnam.fr/CGI/fpage.cgi?8XAE186.1/47/100/492/0/0

 

© M.DALMAZZO

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28 avril 2014

La plage

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Je trimbale depuis toujours deux souvenirs: une odeur d'éther et une plage déserte. Je ne sais pas lequel est le plus ancien. Il n'y a pas de commentaire, il n'y a pas de date, je ne sais pas comparer. Chacun dans son domaine, celui des odeurs et celui des images, ils ont une force, une résistance, un je ne sais quoi d'analogue. Pourtant ils n'ont aucun rapport, si ce n'est qu'ils parlent de moi, ou plutôt qu’ils ne parlent qu’à moi, ils sont là ensemble, avant tous les autres, sans que j’en sache beaucoup plus qu’eux. Tout simplement, je sens que je les ai toujours connus, toujours répétés, je sens qu’ils m’ont toujours accompagné, je sens qu’ils transportent la même quantité de moi-même. Evidemment, ce n'est qu'une sensation, un sentiment que tout ce que ce que j'ai fait, d'une façon ou d'une autre, je l'ai fait avec eux, à cause d’eux, je les avais déjà dans la tête, dans le ventre, ou ailleurs, car ces souvenirs-là, je ne sais pas où ils se rangent. En tout cas, il n’y a pas que la cervelle. Cette sorte de souvenir, c’est comme l’air dans une maison, ça entre dans toutes pièces. Tôt ou tard. Parfois, en pire. Par exemple, cette odeur d'éther. Elle a imbibé mes narines, elle s'est attaquée aux cellules, elle y a enfoui ses molécules. La preuve? Je la sens immédiatement si je fais attention, comme maintenant, parce que j'en parle. La plupart du temps, je ne m'en rends pas compte, pas plus que la pesanteur, pas plus que mes articulations, ma salive, le sifflement dans mes oreilles ou le mouvement de ma pensée. Il suffit qu'on soit un peu attentif à soi pour qu'on se rende compte de tout, du dedans comme du dehors, du présent et du passé, tout sort en relief. Pareil pour cette plage déserte, elle est toujours là pour moi. Pour vous, elle est cachée. Si vous étiez derrière mes yeux, vous ne verriez rien, vous ne sauriez pas quoi chercher, ou, peut-être, si vous insistez, vous trouveriez les ciels trop gris, les pastels tâchés, vous remarqueriez des éraflures sur les images, des bavures sur les traits et vous me conseilleriez de changer de lunettes, ou de penser à autre chose. Pourtant dans tout ce que je vois, dans tout ce que j'imagine, la plage déserte est là, comme le ferait une image qui a marqué à jamais l'écran d'un vieux téléviseur.
C'est bien plus tard, évidemment, que j'ai appris le mot éther, avec celui d'hôpital, celui de migraine, celui de nausée, et toute la clique qui va avec. Je les ai compris plus vite que les autres, je les ai reconnus, je n’avais pas besoin de les apprendre, ils sont venus après ce qu'ils voulaient dire : les vertiges, les migraines, les cauchemars...
Par contre, de façon inexplicable, j'ai toujours su que cette solitude, cette ligne noire, cet horizon agité par la mer, ce sable mouillé, ce gris sale et froid qui tient aux pieds, ça s'appelle une plage. Une plage ! Allez savoir pourquoi j'ai toujours su ce mot. Comme si j'étais venu de là, tout bêtement, et que je l'avais prononcé en naissant.

© M.DALMAZZO

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Fin »