Perlimpinpinologie, humour et philosophie

Humour, littérature, science, poésie, philosophie... Petits textes de perlimpinpinologie, domaine d'étude imaginaire se trouvant à l'intersection de tas de choses. Auteur Michel DALMAZZO.

07 mars 2016

Le tableau noir

 

 

 

tab

 

 

Madame la professeure de dessin,

Mon fils, Michel, a fait une grosse bêtise hier. 
Je ne cherche pas à la minimiser.
Je viens simplement vous demander de revoir sa punition: 
"Recopier 200 fois la phrase: je ne dois pas peindre en vert le tableau noir "

Sur le fond, vous avez raison ! 

Le tableau noir peint par Michel avait été acquis dans un objectif précis. Selon toute vraisemblance, il donnait satisfaction. Personne, pas même le créateur de l’objet, ne peut s’attribuer le droit, seul, d’en modifier l’usage.
Car l’usage fait loi et nul ne peut détourner la loi: modifier serait contester !
Et encore ! La contestation n'est pas contestable si elle apporte un sens! 

Or que peut signifier de peindre en vert un tableau noir?
On pourrait y voir un acte de résistance politique ou une revendication écologique, mais du ha
ut de ses onze ans, je n'imagine pas que mon fils Michel ait eu cette intention !  
Par ailleurs, il est sorti de sa période caca-boudin depuis quelque temps. Une rechute est possible, bien sûr, mais cette forme de régression serait étrange. Elle est en tout cas inconnue chez Lacan. On peut donc l'écarter. Je vois plutôt dans ce comportement un début de sensibilisation artis
tique. Disons un acte poétique, enfantin, certes, mais poétique tout de même.

De toute façon, il est inutile de chercher les raisons.
En peignant en vert un tableau noir, qu'a-t-il fait, en fin de compte?
Il l'a ridiculisé, il l'a privé de son nom, il l'a rendu méconnaissable, inconnu.. Pire: il lui a enlevé son utilité, sa raison d'être, le seul bien d'une chose! 
Car il est peu probable qu'écrire avec de la craie blanche sur un tableau vert reste lisible. 
Il faudrait utiliser des craies d'une autre couleur.
La couleur complémentaire, le rouge, est la plus appropriée.
Mais les daltoniens y trouveraient à redire. 
Ce ne seraient probablement pas les seuls, tant les inconvénients sont multiples: le rouge est plus salissant que le blanc; les filles s'en mettraient sur les lèvres, les garçons sur les joues; le rouge symbolise l'interdit, l'erreur, le péché....
Convenez qu'on ne peut s'y résoudre sans biscuit. 
Il faudrait solliciter l'avis d'experts, des pédagoges, des psychologues, des religieux, faire des sondages, des expérimentations... Les finances publiques n'ont pas besoin de ça. 

On voit bien où tout cela nous mène. 
Je n’insiste pas…Il faut punir !
Punir pour éviter que cela se reproduise! Punir pour se faire comprendre ! Punir pour éduquer!
Telle est la noble mission que vous et moi devons assumer.

Vous voyez bien que je suis d’accord avec le principe de votre punition.

C’est sur la forme que je me permets de vous solliciter.
En effet, si vous admettez mes précédentes remarques (ce dont je ne doute pas) vous conviendrez que la phrase punitive mérite un ajustement éducatif. C'est pourquoi je vous propose celle-ci: 

Je ne dois pas peindre en vert le tableau noir, car je ne dois pas faire de poésie pendant le cours de dessin.

Voilà.

Il faudrait aussi faire passer le quota de lignes demandé de 200 à 100 pour éviter une injustice (car la phrase a été notablement allongée).

Je sais pouvoir compter sur votre compréhension.

 Vous remerciant, recevez, Madame le professeur de dessin, l’expression de mes meilleures salutations.

 

G. DALMAZZO

Père du jeune Michel.

 

 



17 octobre 2015

l'art et la technique

 

hanneton

Qui connait le docteur Charles-Auguste Chevreuse?
Il a pourtant écrit de bien belles choses.


Citons "l'Histoire médicale de la fièvre typhoïde qui a régné épidémiquement à Savigny, Vosges, depuis le 23 octobre 1854".
Oui, bigre!
Ou encore: "Des Principales Causes du mal physique et moral qui mine notre société, et des principaux moyens d'y remédier".
Oui, ça laisse songeur!
Mais ce dont je veux vous parler, c'est sa remarquable "lettre adressée aux instituteurs", en 1854, qui complète ses non moins remarquables "Conseils aux enfants sur leur conduite envers les animaux, services que ceux-ci nous rendent, soins dont nous devons les entourer" (cf nb1). 
Oui, ça met l'eau à la bouche!

Le docteur Chevreuse était un brave homme. 
Il n'avait qu'une devise qu'il rappelle en exergue "Vitam impendere utili" (employer sa vie à se rendre utile).
Oui, c'est beau!

Il faut savoir que le hanneton faisait à cette époque des ravages redoutables.
Le Docteur Chevreuse avait trouvé un moyen d'y remédier: mobiliser la jeunesse.
Comment?

Je le cite :
"Montrer aux enfants, qui aiment tant à peindre, à barbouiller plutôt, qu'on peut tirer du hanneton sans frais une couleur riche, très variée dans ses nuances, propre à l'aquarelle, plus belle et plus solide que la plupart de celles employées aujourd'hui dans cet art."
Je devine que vous voulez en savoir plus.
C'est bien normal.
Voici, résumé, le procédé qu'il propose d'inscrire aux programmes scolaires.

Il faut soigneusement décapiter les hannetons vivants huit à dix heures après leur repas. ils produisent alors quatre ou cinq gouttes d'une matière colorante qui varie avec la nature des feuilles dont on les aura nourris. Attention: "pour éviter la brusque sortie de petits corps graisseux de l'endroit décollé, il convient de n'exercer que des pressions légères sur le corps de l'insecte. Autrement, on ferait sortir aussi des oeufs qui donneraient naissance aux vers blancs, lesquels vivraient au détriment de la matière colorante et la réduiraient en poussière." 
Après avoir cité un professeur de chimie, un professeur de dessin et un architecte, qui tous attestent de ses résultats, il conclue:
"Outre l'avantage de diminuer le nombre de hannetons et de leurs larves, il en résultera pour vos élèves et pour vous-mêmes le moyen simple (... ) de vous procurer sans frais, au sein de nos villages, les plus belles et les plus heureuses distractions".

Belle idée, non?
Malheureusement perdue dans la nuit des temps.
Il est vrai que plusieurs guerres sont passées par là.

Au moment où l'on parle de restrictions budgétaires, de l'importance des activités extra-scolaires, du respect du vivant, de l'agriculture sans insecticides, etc... il me paraissait utile de faire jaillir le pétrole des bonnes idées d'hier.
Voilà qui est fait.
Même si on écarte son apport artistique (malheureusement dévalorisé aujourd'hui), on ne pourra nier que cette suggestion du Docteur Chevreuse apprendra à nos enfants le sens des économies, la patience de l'élevage et la technique de la décapitation, toutes occupations pratiquées aujourd'hui de façon extrement grossière.
Merci Docteur.

 

nb1: Ouvrage du docteur

 

(c) M.DALMAZZO

Et.. ici ou là: chez l'éditeur, ou ailleurs...


 


16 octobre 2015

L'arbre

L'arbre

Il y a longtemps, un contrat a été signé entre l'arbre et la feuille. 
De nombreux avenants ont été négociés depuis, mais le principe n'a jamais été remis en cause: la feuille a besoin de sève et l'arbre de soleil. Sève contre soleil, chacun attend de l'autre au moins autant que ce qu'il lui donne. 
Chez les banquiers, on appelle ça un marché gagnant-gagnant.  

Malheureusement, il se trouve qu'en automne, dans certaines régions, le soleil décline, il fait de plus en plus froid et les besoins de la feuille se font plus grands que ce qu'elle peut payer à l'arbre.  
Ce n'est pas de sa faute, la pauvrette, mais l'arbre est le patron.  Si la feuille n'a rien mis de côté, tant pis pour elle. L'arbre lui coupe les vivres. 

Il faut le comprendre. Qui peut savoir si l'hiver sera rigoureux ou pas? L'arbre est prudent, il prévoit le pire.
Et puis, un contrat est un contrat. De la sève contre rien, on n'a jamais vu ça, sur aucune planète.
Alors, à chacun ses soucis, il coupe le robinet à sève et la feuille meurt de soif.
Tôt ou tard, elle n'a plus la force de s'accrocher. Un coup de vent, un frisson, et elle tombe. 

L'arbre n'en tire aucune gloire, il ne bombe pas le torse, il ne fait pas le fier. De son point de vue, il n'avait pas le choix. 
Il doit résister à l'hiver. Il retient sa respiration, il s'économise, il sait attendre.
Le moment venu, quand un peu de chaleur revient caresser sa carcasse, au printemps, il fait pousser d'autres feuilles.
Les petites nouvelles n'ont pas plus le choix que leurs ainées: elles se laissent naître. Elles savent bien qu'elles vont mourir à l'automne, peut-être même avant. L'arbre n'a pas triché, il leur a expliqué aussitôt la règle du jeu.
Mais elles n'hésitent pas. Vivre un peu, c'est mieux que ne pas vivre du tout.
Un peu de sève c'est bon à prendre.

Pour que ça change, il faudrait que la Terre et le Soleil se mettent d'accord et que l'arbre accepte de modifier le contrat initial.
En attendant, les feuilles n'ont pas les moyens de discuter. Il faudrait que toutes se mettent d'accord et fassent grève pour avoir une petite chance de faire plier l'arbre.

En plus, ce n'est pas facile de défiler dans la forêt quand on est attaché aux branches.
Les feuilles sont battues d'avance. La mort frappe d'abord le rêveur. C'est d'ailleurs le prix du rêve.
Quel rêve? 
L'arbre! Le rêve des feuilles c'est l'arbre.

 

(c) M.DALMAZZO